PrEP VIH : des parcours de prévention fluides

La PrEP a profondément transformé la prévention du VIH chez les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH). Mais derrière son efficacité biomédicale désormais largement démontrée, une question devient centrale : comment maintenir la protection sur le long terme ?

Florent Jouinot, de l'Aide Suisse contre le Sida, rend compte de l'AFRAVIH 2026 à Lausanne. 

À travers deux présentations basées sur des données (ERAS et ANRS-PREVENIR), Clément Boutet a proposé une analyse fine des trajectoires de protection et du recours à la PrEP. Les résultats dessinent une réalité plus nuancée qu’une simple opposition entre « adhérence » et « abandons ». Ils montrent surtout que les usages de la PrEP évoluent dans le temps, en fonction des contextes de vie, des trajectoires relationnelles et du rapport individuel au risque VIH.

L’arrêt de la PrEP n’est pas toujours un échec

L’efficacité de la PrEP VIH dépend évidemment de son utilisation. Or les taux d’arrêt observés dans plusieurs cohortes interrogent régulièrement les acteurs de santé publique.

Mais pourquoi les personnes arrêtent-elles réellement la PrEP ?

L’analyse de plus de 4 800 HSH ayant déjà utilisé la PrEP dans l’enquête ERAS 2023 apporte des éléments nouveaux. Parmi les participants ayant interrompu leur traitement, les raisons invoquées se répartissent principalement en trois catégories :

  • changements de comportements sexuels,
  • volonté personnelle d’arrêter,
  • raisons cliniques ou médicales.

Le premier enseignement est important : l’arrêt de la PrEP n’est pas systématiquement synonyme d’exposition au VIH. Dans de nombreux cas, les personnes déclarent avoir modifié leurs pratiques sexuelles et/ou leurs stratégies de protection.

Autrement dit, la prévention reste dynamique et adaptative.

Les premiers mois sous PrEP sont décisifs

Les résultats montrent cependant une forte vulnérabilité au moment de l’initiation.

Plus les personnes accumulent de l’expérience avec la PrEP, moins elles sont susceptibles de l’interrompre. À l’inverse, les expériences liés aux premières utilisations apparaissent clés dans la poursuite de cette stratégie.

Les profils les plus à risque d’arrêt sont :

  • les plus jeunes ;
  • les personnes éloignées des réseaux communautaires gays ;
  • les personnes vivant dans des régions à faible incidence VIH ;
  • les personnes plus éloignées du système de soins.

La proximité avec la communauté gay (mesurée indirectement par exemple via la vaccination Mpox ) semble être un facteur important certainement en lien avec l’inclusion dans la culture liée au VIH (histoire de l’épidémie, connaissance de personne vivant avec le VIH ou prenant elles-mêmes la PrEP VIH et avec qui il est possible d’en discuter voire qui soutiennent dans l’adhérence).

Ces résultats soulignent le rôle central des réseaux communautaires dans le maintien de la prévention.

La PrEP intermittente change davantage les trajectoires

La deuxième présentation, issue de la cohorte ANRS-PREVENIR, s’est intéressée non plus uniquement à l’arrêt de la PrEP, mais aux transitions entre différentes stratégies de prévention :

  • protections maîtrisées personnellement (PrEP pour soi, préservatif) ;
  • protections reposant sur le partenaire (partenaire indiquant ne pas vivre avec le VIH, prendre la PrEP ou un traitement anti-VIH thérapeutique) ;
  • absence de protection déclarée.

Globalement, la majorité des participants restent dans leur stratégie initiale. Mais certaines transitions apparaissent plus fréquentes chez des profils spécifiques.

Les utilisateurs de PrEP « à la demande » changent davantage de stratégie au fil du temps, notamment vers des formes de protection dépendant du partenaire ou vers des périodes sans protection déclarée.

Les personnes débutant la PrEP (“PrEP naïves”) présentent également un risque plus élevé de transition vers des situations sans maitrise individuelle de leur protection voire des rapports sans protection.

Ces résultats ne signifient pas nécessairement une augmentation du risque objectif de transmission. Ils illustrent plutôt des ajustements continus des stratégies de prévention au sein des relations sexuelles et affectives.

Le rôle central des partenaires et des dynamiques relationnelles

L’un des éléments particulièrement intéressants évoqués lors des discussions concerne les transitions “inverses” vers une plus grande (maitrise de sa) protection.

Sur le terrain, certaines personnes qui déclarent qu’elles n’utilisaient pas/plus de protection personnelle expliquent avoir été orientées vers la PrEP ou rassurées par des partenaires eux-mêmes sous PrEP ou ayant une charge virale indétectable.

Les connaissances et compétences circulent ainsi au sein des réseaux communautaires.

Cette observation interroge les modèles classiques centrés uniquement sur les comportements individuels. La prévention du VIH apparaît de plus en plus comme une pratique collective dynamisée par les relations interpersonnelles, influencée les normes communautaires et les discussions autour de la santé sexuelle.

Sortir d’une logique binaire de la prévention

Ces travaux invitent également à dépasser une lecture moraliste des interruptions de PrEP.

Arrêter la PrEP ne signifie pas automatiquement :

  • abandonner toute prévention ;
  • “prendre des risques” ;
  • être “moins adhérent”.

Les usages de la prévention évoluent selon :

  • les périodes de vie ;
  • les relations ;
  • la santé mentale ;
  • les pratiques sexuelles ;
  • le sentiment d’exposition ;
  • l’accès au soin ;

Les analyses montrent par exemple que les symptômes dépressifs jouent un rôle complexe : ils diminuent certaines transitions mais augmentent aussi les probabilités de périodes sans protection maîtrisée individuellement.

Ces dimensions psychologiques et sociales apparaissent donc essentielles dans l’accompagnement des personnes sous PrEP.

Quels enseignements pour la Suisse ?

Pour Aide Suisse contre le Sida, ces résultats soulignent plusieurs enjeux importants.

D’abord, renforcer l’accompagnement lors de l’initiation de la PrEP. Les premiers mois semblent constituer une période critique nécessitant :

  • information et soutien ;
  • suivi flexibilité ; disponible et adéquate.

Ensuite, mieux prendre en compte les personnes moins connectées aux réseaux communautaires. Les modèles historiques de prévention VIH ont souvent reposé sur une forte socialisation communautaire, mais certaines personnes restent aujourd’hui plus éloignées de ces espaces.

Ces travaux rappellent aussi l’importance d’une approche non culpabilisante des changements de stratégies préventives. Les parcours de prévention sont rarement linéaires à l’image des trajectoires de vie.

Enfin, ils montrent que la prévention du VIH ne peut être réduite à la seule prescription biomédicale. Les dimensions relationnelles, communautaires et psychologiques restent déterminantes dans les usages réels de la PrEP.

Une prévention plus fluide que prévu

Au fond, ces études montrent que la PrEP ne transforme pas uniquement les outils de prévention. Elle transforme aussi les manières de penser le risque, les relations sexuelles et l’autonomie en santé.

Les parcours de prévention apparaissent désormais plus fluides, plus mobiles et plus négociés qu’à l’époque du tout capote.

Le défi pour les organismes communautaires et/ou de prévention ainsi que pour les prestataires de santé n’est donc pas seulement de faire entrer les personnes dans la PrEP. Il est aussi de les accompagner dans des trajectoires de prévention évolutives, sans réduire chaque changement à un “échec” individuel.

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