Nouvelles thérapies : l'innovation ne sert à rien si elle n'est pas accessible

Les innovations thérapeutiques et préventives contre le VIH n’ont jamais été aussi prometteuses. Traitements à longue durée d’action, injections semestrielles, anticorps neutralisants, PrEP mensuelle ou injectable : le pipeline scientifique ouvre des perspectives majeures pour réduire les transmissions, améliorer la qualité de vie des personnes vivant avec le VIH et, peut-être, préparer les stratégies de guérison. Mais deux présentations, celles d’Alexandra Calmy et de Lobna Gaayeb, ont rappelé une évidence politique : une innovation qui n’est pas accessible reste une promesse inachevée.

Florent Jouinot, de l'Aide Suisse contre le Sida, rend compte de l'AFRAVIH 2026 à Lausanne.

De la recommandation universelle au traitement individualisé

Le succès mondial du dolutégravir a montré qu’un accès large à une innovation est possible. En quelques années, 129 pays ont adopté des schémas contenant du dolutégravir, grâce à une combinaison d’éléments rarement réunis : licences volontaires, négociation des prix, recommandations de l’OMS, financements internationaux, génériques et mobilisation communautaire.

Ce succès a aussi changé la manière de penser le traitement. On ne parle plus seulement de première, deuxième ou troisième ligne. L’enjeu devient l’optimisation thérapeutique individualisée : choisir le bon traitement selon la réalité de vie, les besoins, les co-infections, les effets indésirables, la grossesse, les résistances, les préférences et la qualité de vie.

Cette évolution est essentielle. Les personnes vivant avec le VIH ne demandent pas seulement un traitement efficace. Elles demandent des traitements vivables.

Les « long acting » : des “game changers” possibles

Les médicaments à longue durée d’action pourraient transformer le traitement thérapeutique et préventif du VIH. Pour la PrEP, les options se diversifient rapidement : comprimé quotidien, anneau vaginal (pluri)mensuel, cabotégravir injectable tous les deux ou 4 mois, lénacapavir tous les 6 ou 12 mois mois, et bientôt peut-être des formulations orales mensuelles.

Le principe est simple : la meilleure PrEP est celle que la personne peut réellement utiliser.

La PrEP orale est très efficace, mais elle repose sur une prise régulière, parfois difficile à maintenir dans la durée. Fatigue médicamenteuse, stigmatisation, manque de confidentialité ou contraintes de vie peuvent réduire son efficacité dans la vie réelle. Les formulations à longue durée d’action offrent donc une réponse importante, notamment pour les personnes les plus exposées et/ ou les plus éloignées des services de santé.

Mais cette innovation crée aussi de nouvelles contraintes : formation du personnel, réalisation des injections, gestion des calendriers et des éventuels retards, détection d’éventuelles infections par le VIH, accompagnement lors de l’arrêt. Les injections à longue durée d’action peuvent renforcer l’adhérence, mais elles peuvent aussi re-médicaliser la prévention si les systèmes ne sont pas adaptés.

Une innovation (trop ?) concentrée

Le pipeline est actif, mais pas forcément diversifié. Une grande partie des innovations se concentre dans quelques classes thérapeutiques et dépend d’un très petit nombre d’entreprises pharmaceutiques. Cette concentration donne aux industriels un pouvoir considérable sur les priorités de recherche, les prix, les délais d’accès et les pays servis. C’est un point critique.

Les recommandations internationales peuvent ouvrir des marchés, mais elles ne suffisent pas. Si les produits ne sont pas autorisés dans certains pays, s’ils restent trop chers ou s’ils ne sont pas déployés sur les territoires et accessibles à tous les groupes de populations notamment les plus marginalisés, alors ils ne produiront pas l’impact attendu.

L’exemple du cabotégravir injectable est parlant : son inclusion dans les recommandations peut envoyer un signal aux fabricants de génériques, mais l’arrivée de versions abordables prend des années. D’où l’importance d’anticiper l’accès dès la phase de développement, avant même la fin des brevets.

Le risque d’une innovation à deux vitesses

Les nouvelles molécules ne répondent pas automatiquement aux besoins de toutes les personnes. Certaines stratégies excluent encore trop souvent les personnes enceintes, les personnes co-infectées par l’hépatite B, les personnes vivant avec des virus moins sensibles à certains anticorps, ou les populations sous-représentées dans les essais (âge, sexe/genre, taille/poids, appartenance ethnique…).

C’est l’un des messages forts d’Alexandra Calmy : les essais cliniques n’incluent pas toujours les personnes qui auront le plus besoin des médicaments une fois mis sur le marché.

L’innovation doit donc être évaluée dans les contextes où elle devra être déployée. Cela suppose une recherche plus inclusive, participative et transdisciplinaire, avec une implication réelle des communautés dès la conception des protocoles.

La recherche devient alors aussi un levier d’équité et une forme d’activisme.

Choisir, ce n’est pas seulement avoir une option

Le mot “choix” est central. Mais un choix n’est réel que si plusieurs conditions sont réunies : disponibilité de plusieurs produits, prix soutenable et/ou prise en charge, proximité géographique et culturelle des offres, information adaptée, absence de stigmatisation, accompagnement communautaire et possibilité de changer de méthode.

Avoir une PrEP injectable approuvée ne suffit pas si elle n’est accessible qu’à quelques personnes. Avoir un traitement à longue durée d’action ne suffit pas si les services ne peuvent pas l’administrer. Avoir une recommandation OMS ne suffit pas si les États ne financent pas sa mise en œuvre.

Le choix doit être concret, pas seulement théorique.

Ce que cela signifie pour la Suisse

Pour la Suisse, ces présentations posent plusieurs questions importantes. Le pays dispose d’un système de santé performant, mais l’accès réel dépend toujours de la disponibilité des traitements, du coût et de la prise en charge, de l’accessibilité et de la capacité à atteindre les populations les plus exposées et/ou marginalisées.

A l’heure actuelle, seule la PrEP VIH quotidienne par voie orale est disponible et un seul générique est pris en charge, en tout cas jusqu’à la fin de l’année 2026. Une rupture d’approvisionnement récente montre la fragilité du système. Les incertitudes concernant le maintien de la prise en charge et l’absence de demande d’autorisation pour le CAB-LA ne sont pas rassurantes pour l’avenir proche de la PrEP VIH en Suisse. 

Pour l’Aide Suisse contre le Sida, l’enjeu est clair : défendre la liberté de choix. Cela implique de soutenir l’accès à différentes formes de traitements préventifs et thérapeutiques, d’accompagner les personnes dans leurs préférences, de renforcer les actions communautaires et de veiller à ce que les innovations puissent être accessibles à l’ensemble des personnes qui pourraient en profiter.

Les organisations communautaires ont ici un rôle essentiel : créer la demande, informer, accompagner, réduire les barrières, atteindre et accompagner les personnes qui ne se rendent pas spontanément dans les structures médicales traditionnelles.

La responsabilité des États

Ces deux présentations rappellent enfin que l’accès aux innovations ne peut pas être laissé au seul marché.

Les États doivent prendre leurs responsabilités : négocier avec les entreprises pharmaceutiques, financer les traitements choisis par les personnes, soutenir les services de santé, investir dans les initiatives communautaires et garantir une équité d’accès l’ensemble de leurs populations.

L’objectif 2030 de fin des transmissions du VIH ne sera atteint que grâce à la diversité des interventions et notamment des traitements disponibles et réellement accessibles. Il exigera une volonté politique, des financements suffisant et durables ainsi qu’une organisation capable de transformer l’innovation scientifique en impact réel.

Les outils existent. D’autres arrivent. La question n’est plus seulement de savoir si nous pouvons mettre fin à l’épidémie du VIH mais de savoir si et quand nous souhaitons y arriver.

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