LGBT – la politisation de quatre lettres

Nathan Schocher
Chef du programme Vivre avec le VIH à l’Aide Suisse contre le Sida

NATHAN SCHOCHER | Avril 2021

Le mouvement LGBT est une coalition précaire de différents mouvements sociaux face à des ennemis communs. Si ces mouvements étaient encore dispersés au début des années 1980, la crise du sida a engendré une solidarisation contre l’homophobie qui s’était renforcée au sein de la société. L’utilisation croissante du terme LGBT à partir de 1988 a marqué le début de l’histoire d’un succès mondial. Le mouvement est parvenu, au cours des décennies passées, à améliorer sensiblement l’acceptation des LGBT aux plans juridique et sociétal dans de nombreux pays, dont la Suisse. Ce label réussit manifestement à regrouper des thématiques qui tiennent à cœur aux différentes minorités de sexe et de genre. En tant qu’acronyme pour ces minorités, le label LGBT est toutefois problématique en ce qu’il ne peut prétendre à l’exhaustivité. Afin de symboliser cette ouverture aux communautés apparentées, on utilise parfois la graphie LGBT+.

Au plan politique, la sympathie pour les LGBT est souvent utilisée comme un marqueur permettant de se différencier. Il n’est pas rare que des représentants des pays occidentaux l’affichent comme un signe visant à les distinguer des pays «moins avancés». Cela peut aller jusqu’à prétendre que l’hostilité aux LGBT n’existe pas dans les pays occidentaux et qu’il s’agit tout au plus d’un problème des communautés immigrées. Les opposants à cette vision brandissent par contre les droits LGBT comme un spectre et ils en font le symbole d’une civilisation occidentale décadente dans laquelle l’individualisme et l’hédonisme ont supplanté les valeurs religieuses et familiales. Cette opposition marquante a notamment un impact négatif sur la prévention du VIH. La criminalisation des LGBT et de la sensibilisation aux thématiques LGBT complique énormément l’information ciblée relative au VIH tout comme le traitement du VIH.

Par conséquent, il est peut-être malgré tout judicieux de laisser au terme LGBT une certaine fluidité et de continuer à l’utiliser. De fait, des catégories identitaires trop rigides passent à côté de la vie réelle. Or si l’on veut que les efforts déployés en termes de santé sexuelle portent leurs fruits, il faut qu’ils soient ancrés et mis en œuvre dans la vie réelle.

Ce label réussit manifestement à regrouper des thématiques qui tiennent à cœur aux différentes minorités de sexe et de genre. En tant qu’acronyme pour ces minorités, le label LGBT est toutefois problématique en ce qu’il ne peut prétendre à l’exhaustivité.

A comme asexué: l’asexualité désigne l’absence d’intérêt ou de désir sexuel. Le terme constitue un défi pour les minorités de sexe et de genre réunies sous l’appellation LGBT puisqu’il évoque précisément l’absence de besoins sexuels. Mais il se rattache au label en ce qu’il représente aussi une divergence par rapport à une norme sociétale dominante en matière de sexualité, à savoir celle qui veut que l’on ait des besoins sexuels. En ce sens, l’asexualité émet une critique importante à l’encontre de la pression liée à la performance sexuelle et de la suprématie des formes de vie hétéronormées, présentes également dans les milieux LGBT.

B comme bisexuel: la bisexualité décrit l’attirance sexuelle aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Les bisexuels ont peu de visibilité au sein du mouvement LGBT. On les soupçonne d’être gays ou lesbiennes ou alors on leur reproche de collaborer avec le système. Depuis peu, la bisexualité se voit concurrencée par la pansexualité. Cette dernière élargit l’éventail de la bisexualité en incluant les identités de genre situées entre masculin et féminin. Les bisexuels comme les pansexuels doivent lutter contre le préjugé de l’insatiabilité, bien que l’ouverture en termes d’attirance sexuelle ne dise rien sur le nombre de partenaires souhaités.

G comme gay: le terme «gay» a commencé à s’imposer en anglais dans les années 1960 au détriment des termes mal-aimés «homosexuels» ou «homophiles». La résistance à l’évacuation du bar new-yorkais Stonewall le 27 juin 1969 marque la naissance du Gay Liberation, le mouvement gay. Si le mouvement des homophiles avait plaidé jusque-là avec beaucoup de retenue en faveur de la décriminalisation des modes de vie gay, l’événement du Stonewall a porté le combat dans la rue. Cela a donné naissance par la suite aux marches des fiertés dans le monde entier, défilés dans lesquels la communauté LGBT s’affiche haut et fort contre la discrimination. Les hommes gays y occupent historiquement une position dominante, d’où le reproche qui leur est fait parfois au sein de la communauté LGBT de monopoliser les «prides» pour des intérêts gays.

I comme intersexe: les personnes intersexes ou intersexuées sont nées avec des caractéristiques sexuelles ne correspondant pas entièrement aux catégories masculin ou féminin ou appartenant aux deux en même temps. Elles demandent qu’aucune opération d’altération des caractéristiques sexuelles ne soit effectuée peu après la naissance, sans impliquer la personne concernée. Des représentant-e-s du mouvement LGBT prennent souvent l’intersexuation pour preuve de l’existence de plus de deux genres au plan biologique. Obligées de vivre avec les conséquences d’opérations pour lesquelles elles n’ont pas été consultées, les personnes intersexes ne peuvent guère se rallier au plaisir queer de la diversité des genres. A l’inverse, leurs exigences spécifiques sont souvent ignorées.

L comme lesbienne: si leur statut au sein de la société est moins explicitement criminalisé que celui des gays, les lesbiennes luttent depuis toujours pour être considérées et prises au sérieux. Ce combat se poursuit également au sein du mouvement LGBT. Le féminisme agit à la fois en tant que moteur et pomme de discorde. Les lesbiennes ont joué un rôle actif dans le mouvement des femmes et continuent à le faire. Cependant, à la fin des années 1970 et au début des années 1980, des féministes ont voulu précisément se démarquer de la communauté lesbienne. Les rapports avec le mouvement gay ne sont pas non plus très sereins étant donné que les gays profitent du «dividende patriarcal», autrement dit de privilèges qui leur sont dévolus du simple fait de leur appartenance au genre masculin et dont les femmes sont privées.

Q comme queer ou questionnement: la lettre est souvent ajoutée à l’acronyme LGBT pour inclure, en tant que terme générique, des identités qui ne sont pas couvertes par les premières lettres. C’est source de tensions pour deux raisons: pour commencer, queer en anglais ne s’est pas totalement débarrassé de sa connotation négative de «bizarre, suspect». Quant au sens de «questionnement», il évoque l’aspect critique, activiste de queer, qui renvoie à l’idée de perturber un ordre établi, de mettre en question une norme, d’enfreindre une règle. Le terme se voit ainsi transformé en source de friction pour la catégorisation au lieu de renvoyer simplement à une catégorie supplémentaire.

T comme trans*: trans – dont le contraire est cis – désigne le fait de s’identifier à un genre autre que celui attribué à la naissance. Contrairement aux trois lettres LGB, le T fait référence à une identité de genre qui diffère de la norme, et non à une orientation sexuelle. L’un des grands succès du mouvement trans est la suppression des barrières juridiques et médicales en lien avec les mesures de réassignation sexuelle. Les personnes non binaires au sein de l’éventail trans qui se situent quelque part entre les pôles masculin et féminin ou en dehors ont gagné en visibilité au cours des dernières années. Mais leur combat pour être reconnues est difficile dans un monde organisé selon l’axe masculin-féminin jusque dans les moindres détails. Elles réclament notamment la possibilité d’inscrire un troisième genre, l’utilisation de pronoms et de titres de civilité neutres ou encore des adaptations institutionnelles, par exemple des vestiaires et des toilettes de genre neutre. Les médias se saisissent souvent de ces exigences pour discréditer le mouvement LGBT dans son ensemble en le qualifiant d’extrémiste. Mais la thématique trans met aussi régulièrement la solidarité à l’épreuve au sein même du mouvement LGBT: l’inclusion des hommes trans dans les espaces gays et celle des femmes trans dans les espaces lesbiens suscitent le débat.


Au plan politique, la sympathie pour les LGBT est souvent utilisée comme un marqueur permettant de se différencier. Il n’est pas rare que des représentants des pays occidentaux l’affichent comme un signe visant à les distinguer des pays «moins avancés». Cela peut aller jusqu’à prétendre que l’hostilité aux LGBT n’existe pas dans les pays occidentaux et qu’il s’agit tout au plus d’un problème des communautés immigrées.